Après une introduction sur le don de soi et la poésie ainsi que la force du spectacle vivant en tant que soft power permettant de lier et relier les humains, Christelle Mazza raconte l’histoire d’une faillite collective à travers six ouvrages couplés entrant en résonance. Fiction? Réalité? Qu’est-ce que le second auteur a pris du premier?

1/ Effondrement (2005) de Jared Diamond et l’Effondrement (2024) d’Edouard Louis

2/ Les Démons (1870) de Dostoïevski et Les Démons (2020) de Simon Liberati

3/ Les Irresponsables (1950) d’Hermann Broch et les Irresponsables (2025) de Johann Chapoutot

Que nous racontent ces livres l’un à l’autre sur les époques, les reprises, les détournements, retournements ou instrumentalisations? Est-on passé de l’universalisme au narcissisme? Le décentrage ne nous éloigne-t-il pas des questions ontologiques? A l’heure d’un nouvel effondrement civilisationnel, ne doit-on pas interroger, parmi les cinq causes établies par Jared Diamond, celle de la responsabilité humaine, endogène, l’incapacité de la société à s’unir et aller au-delà des obstacles majeurs rencontrés, ensemble ? L’hubris et la condition humaine ne seraient-ils pas le pire pêcher du frein à l’évolution ? Qu’apprend-on sur l’opposition rhétorique, la maîtrise du discours, la manipulation et la domination charismatique? Quel est le pouvoir du verbe? Celui qui sonne juste est-il salvateur? Quelle est la force de l’endormissement? Où est la place des émotions? Quel est le danger de la rationalité? L’Histoire doit-elle toujours être contée par le haut? Pourquoi le peuple reste-t-il à genou? Comment devient-on citoyen? Sommes-nous condamnés aux phénomènes de cour?

Analysons l’oeuvre majeure d’Hermann Broch, industriel autrichien: « Le Tentateur »,  » Le Somnambule » et « Théorie de la folie des masses », sans oublier la puissance de la littérature dans « Création littéraire et connaissance » préfacé par Hannah Ardendt. Que nous dit cet auteur de la faiblesse de soi, de la perversité morale et de la domination de classe? Qu’en est-il de cette misère de valeurs transclasse qui détourne du socle commun et du Juste?

Au-delà d’Orwell, Dostoïevski et Broch ont, avec prémonition, annoncé les totalitarismes et condamné la décadence morale des sociétés, l’indifférence et la cruauté, à des époques et dans des mondes différents. De la Russie à l’Autriche, des empires aux contes bourgeois et révolutionnaires. L’extrême tue, l’indifférence corrompt. Les grands coupables sont la radicalisation, l’aveuglement, le détournement, l’endormissement et l’absence de morale. Dans le fond, c’est l’humain qui finit par dégoûter. Par le haut il y a les traitres, mais par le bas, il reste la servitude volontaire. Et comment la combat-on?

Car, comme l’indique Edwy Plenel dans son dernier essai « La démocratie n’est pas l’élection », il devient problématique de croire que le salut réside dans l’Homme providentiel, structuration d’une constitution désuète qui a montré ses limites…Rien de pire probablement que cette indifférence généralisée, celle de penser que ce sera toujours le problème d’un autre alors que, nous rappelle Antonino Gramsci, il faut haïr l’indifférence. La chute…Pépite de brocante « Les hauts fonctionnaires et la politique » de Ezra N. Seleiman (1976). L’auteur se demande à l’époque si, avec une autre majorité, ces hauts fonctionnaires gaullistes s’estimant au-dessus du politique pourraient travailler avec une autre majorité…arrivée en 1981 et là, c’est ensuite l’Histoire qui nous raconte. Il est question de littérature. Question aussi de comprendre que la politique n’est pas un métier, c’est un devoir citoyen, ici et maintenant, et il n’est jamais trop tard pour s’y intéresser.

Offrons des livres et des essais, à nos amis, à nos ennemis surtout, cultivons le désaccord et la discussion politique, sociale, citoyenne, faisons école commune, partageons les idées, la fiction, les rêves, les cauchemars et sortons du ressentiment ou de l’indifférence. L’ennemi n’est pas la peur que l’on désigne mais l’incapacité à regarder nos ombres dans un miroir. En projetant sur l’autre, on oublie ses propres collaborations. Relire La Boétie et trouver son Montaigne, c’est peut-être ça, la force de la Fraternité.

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